jeudi 12 juillet 2012

Chapitre 7

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Pourtant que la montagne est...

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La petite histoire rapporte que Monsieur Seguin amusait ses amis et visiteurs en interrogeant sa chèvre en ces termes: "Comment est la montagne?" "Bêhlll" répondait le brave animal. Cela inspira, selon la légende, le grand Jean Ferrat.
De par la nécessité de son métier de compositeur, ce dernier relut l'oeuvre d'Alphonse Daudet. Il y cherchait une inspiration paysanne et bucolique en accord avec son personnage d'amoureux des espaces vides d'humains mais couverts de forêts et de verdures.

Ferrat pensait trouver chez le père du Petit Chose quelques idées à creuser. Il avait bien pensé commencer par les "Oeufs d'Elsa" pour célébrer les aviculteurs de Saint-Agrève et de La Louvesc, mais le vieil Aragon lui aurait arraché les yeux.

Il renonça donc, et, fouilla dans l'oeuvre du vieil Alphonse, ce célèbre prosateur, exilé, pour cause de faiblesse pulmonaire, à Fontvieille.

Ah! Fontvieille! Village de cette Provence si chère aux Parisiens où ils viennent attraper le mal de la mort au premier coup de Mistral. (je parle ici du vent, pas du Félibre qui lui, était non seulement poète mais aussi doux que l'agneau que la chèvre de Monsieur Seguin aurait pu avoir si elle n'avait point été faire des bêtises dans la montagne).

(Afin de rassurer le lecteur, la phrase précédente est destinée aux Parisiens qui n'ont jamais vu d'inconvénient à ce qu'une chèvre stérile adopte un agneau orphelin et notons au passage que Mistral rendit hommage à la chèvre de Monsieur Seguin en portant la même barbiche qu'elle. NdlA)

Jean, le Rouge (oui à l'époque Jean Ferrat était plutôt de la gauche tendance Moscou) relut les "Lettres de mon Moulin" et les principaux romans de l'asthmatique prosateur.

"Tartarin de Tarascon" n'inspira pas Ferrat. Il se voyait mal, avec sa voix chaude et sensuelle, chanter:"as-tu vu la casquette, la casquette! as-tu vu la casquett'de Tarascon! "Les Trois Messes Basses" arrêtèrent un instant notre poète à l' anticléricalisme poétique notoire et faillirent devenir une chanson dont le titre eût été: "Le Sabre et le Réveillon". Cette chanson existe aujourd'hui, certes, mais sous le titre :"Le Sabre et le Goupillon".

Persévérant dans sa lecture du squatter de moulin, Jean l'Ardéchois lu encore, en cure alors à Vals les Bains, avec son pote Hemkine: "Le Secret de Maître Cornille".

Tout le monde connaît cette histoire où un meunier est la victime du capitalisme impitoyable qui le conduit à la ruine. Histoire qui finit bien grâce à l'esprit de solidarité des camarades qui soutiennent le combat du meunier spolié. Ferrat en tirera cette oeuvre: "C'est un joli nom Camarade, c'est un joli nom Meunier".

Le bon Jean tomba ensuite sur les exploits linguistiques de cette chèvre, propriété de Monsieur Seguin, célèbre aujourd'hui, et dont la houppelande - vêtement de dessus, large et sans manche, à col plat - était faite de longs poils blancs.

Jean s'arrêta tout net. Une lueur traversa son esprit avant de faire frissonner sa moustache... (ce dernier phénomène étant un effet dû à l'électricité statique produite pas la lueur).

"Pourtant que la montagne est bêle". Quelle bêle phrase. Pardon! Quelle belle phrase! Et tout naturellement "Bêle" devint "belle", pas de quoi en faire un fromage...(un petit plaisantin aurait voulu ajouter: "de chèvre!" mais l'auteur qui veille à la bonne tenue de son roman ne cautionne pas cette suggestion)... Peut-être, mais un chef-d'oeuvre oui!

Vous allez me dire chers lecteurs: "Quel rapport avec Sainte-Trique?" Rassurez-vous! J'y viens. Les réflexions historico-musicales que vous venez de lire sont de Monsieur le Maire de Sainte-Trique, Anastase Brasticou (Premier magistrat de mai 70 à juin 75), prédécesseur de Nicandre Brouillon, l'actuelle tête de la municipalité.

Je ne fais que rapporter vaguement mot pour mot le discours enflammé que prononça Monsieur le Maire lors du Conseil municipal public, deux mois après le drame. En voici d'ailleurs la suite et la fin:

Oui! La montagne de Sainte-Trique est belle. Belle comme la chanson. Belle et même splendide! Redevenons un centre de joie et de tourisme. Retrouvons la paix et le calme! Redonnons aux amoureux traumatisés, aux touristes apeurés, aux promeneurs enfuis, aux Japonais égarés, le goût de pénétrer dans nos sous-bois, de s'allonger dans nos clairières, de cueillir des violettes, des coquelicots, des tulipes sauvages et des colchiques, des primevères et des marguerites! Demandons à la Gendarmerie d'accélérer l'enquête! Nous voulons l'arrestation du ou des coupables! Oui! Mes chers compatriotes, la République ne peut tolérer l'impunité! Votons unanimement et tous ensemble d'une seule voix! Votons un crédit exceptionnel au gendarme Lagarrigue. Un crédit qui lui permettra la location d'un chien policier pour une durée de trois semaines!

Le Conseil Municipal fut totalement enthousiasmé par cette proposition. Monsieur le Maire, s'il n'avait pas été aussi bedonnant eût été porté en triomphe. (sauf par l'élu écologiste qui regrettait cet appel à la cueillette des fleurs, cueillette dramatique dans le cadre du contexte actuel où l'ozone se réchauffe et la planète se troue!)
Un chien de la ville! Un vrai chien policier renifleur d'indices. Le coupable n'avait qu'à bien se tenir! L'espoir emplit les coeurs des Sainte-Triquois.

Et c'est ainsi que le gendarme Lagarrigue vit débarquer, quelques jours plus tard, un maître chien flanqué d'un canidé au long pelage blanc, répondant au nom, peu rassurant, de Gévaudant.
Tapant d'un doigt sur la machine à écrire Underwood modèle 1932, modifiée 35, outil de prestige et de bonne rentabilité, Lagarrigue se mit au rapport immédiatement.
(Notons pour rassurer nos lecteurs, que la brigade de Sainte-Trique attendait avec patience l'ordinateur promis depuis... depuis un certain temps)
Oui, la montagne de Sainte-Trique était belle mais sa beauté n'empêchait pas que le mystère planât sur ce sombre crime odieux. Tout le village comptait sur Gévaudant.